mardi 8 septembre 2026

Politique: L’INDÉPENDANCE NE SE BÂTIT PAS EN RÉTRÉCISSANT LE « NOUS »

L’INDÉPENDANCE NE SE BÂTIT PAS EN RÉTRÉCISSANT LE « NOUS »

Avant de vouloir séparer le Québec du Canada, encore faut-il réussir à rassembler ceux qui habitent déjà le Québec.

Un projet de pays n’est pas seulement une affaire de frontières, de constitution ou de drapeau. C’est d’abord une définition du « nous ». Qui sommes-nous? Qui appartient à cette société? Et surtout, qui voulons-nous inviter à construire son avenir?

C’est précisément là que le débat actuel sur l’indépendance du Québec me laisse profondément sceptique.

Je suis contre l’indépendance. Je préfère un Québec fort, fier de sa langue, de sa culture et de ses institutions, à l’intérieur d’un Canada uni. Je respecte cependant ceux qui défendent sincèrement le projet souverainiste. On peut avoir des visions opposées de l’avenir du Québec sans se considérer comme des ennemis. Mais si les indépendantistes souhaitent convaincre une majorité de Québécois de quitter le Canada, ils devront répondre à une question qu’on évite trop souvent : quel Québec veulent-ils réellement rassembler autour de ce projet?

Parce que le Québec d’aujourd’hui n’est plus celui des années 1970. Et ce n’est ni une critique ni une menace. C’est simplement la réalité d’une société qui évolue.

Des Québécois ont aujourd’hui des racines africaines, européennes, asiatiques, arabes, caribéennes, latino-américaines ou autochtones. Certains sont arrivés récemment. D’autres sont ici depuis plusieurs générations. Leurs enfants naissent ici, fréquentent les mêmes écoles, travaillent dans les mêmes entreprises, soignent les mêmes patients, paient les mêmes impôts et participent à la même société.

Ils ne vivent pas à côté du Québec. Ils sont une partie du Québec.

Et pourtant, à écouter une partie du discours politique actuel et surtout certains débats qui l’accompagnent, on pourrait parfois croire que l’immigration est devenue la réponse universelle à presque toutes nos difficultés.

Le logement? L’immigration. Les écoles surchargées? L’immigration. Le système de santé sous pression? L’immigration. Le recul du français? Encore l’immigration.

Soyons sérieux.

Oui, les seuils d’immigration doivent correspondre à notre capacité d’accueil. Oui, une croissance démographique trop rapide peut exercer une pression réelle sur le logement, les écoles et certains services publics. Oui, un gouvernement responsable doit pouvoir réduire, augmenter ou mieux répartir l’immigration selon les besoins du Québec. Refuser cette discussion serait absurde.

Mais reconnaître cela ne nous oblige pas à accepter l’autre extrême : faire de l’immigrant le responsable commode de problèmes qui se sont construits pendant des décennies.

Nos écoles n’ont pas commencé à vieillir avec la dernière vague d’immigration. Nos urgences n’ont pas commencé à déborder hier. La pénurie de logements ne résulte pas d’une décision prise il y a quelques mois. Pendant plus de trente ans, des gouvernements de différentes couleurs se sont succédé pendant que des infrastructures vieillissaient, que des rénovations étaient reportées, que la construction ne suivait pas toujours les besoins et que plusieurs problèmes structurels s’accumulaient.

Il est évidemment plus facile de montrer du doigt celui qui vient d’arriver que de regarder trente années de décisions politiques.

C’est ainsi qu’un problème de gestion peut progressivement devenir un problème identitaire. Et c’est là que je refuse de suivre.

Cette dérive pose d’ailleurs un problème particulier au mouvement indépendantiste. Une indépendance ne se réalise pas uniquement avec ceux qui sont déjà convaincus. Pour faire du Québec un pays, il faudrait rallier une population extrêmement diversifiée : les régions, Montréal, les jeunes, les francophones, les anglophones, les allophones et des centaines de milliers de citoyens issus de l’immigration.

Il faudrait regarder toutes ces personnes et leur demander : voulez-vous construire ce nouveau pays avec nous?

Mais comment espérer une réponse enthousiaste si certaines d’entre elles ont passé les années précédentes à entendre qu’elles seraient trop nombreuses, qu’elles fragiliseraient la langue, qu’elles encombreraient les écoles, qu’elles aggraveraient la crise du logement ou qu’elles transformeraient trop rapidement le Québec?

On ne peut pas continuellement présenter quelqu’un comme une pression à réduire, puis lui demander soudainement de devenir partenaire d’un grand projet national.

C’est une contradiction politique, mais surtout une contradiction humaine.

Un pays ne repose pas uniquement sur un territoire. Il repose sur un sentiment d’appartenance. Pour qu’un projet national fonctionne, une personne dont les ancêtres vivent ici depuis trois siècles et une personne arrivée du Cameroun, d’Haïti, du Maroc, du Liban, du Vietnam ou de la Colombie doivent pouvoir entendre le même mot — Québec — et penser toutes les deux : chez moi.

Cela ne signifie pas abandonner le français. Bien au contraire. Le français doit demeurer notre langue commune. Il doit être enseigné, utilisé, transmis et défendu. Mais une langue commune devrait être un point de rencontre, pas une frontière entre ceux qui seraient suffisamment québécois et ceux qui ne le seraient jamais tout à fait.

L’intégration n’est pas l’effacement.

Demander à quelqu’un d’apprendre le français, de respecter nos lois et de participer à notre société est parfaitement légitime. Lui demander d’oublier ses origines pour prouver son appartenance ne l’est pas. Une identité nationale solide n’a pas besoin d’avoir peur de la différence. Elle doit être suffisamment confiante pour permettre à plusieurs histoires de se rencontrer dans une histoire commune.

Montréal en est peut-être l’exemple le plus évident. La métropole est imparfaite, complexe, parfois difficile à comprendre pour ceux qui la regardent de loin. Mais elle est profondément québécoise tout en étant profondément internationale. Et cette diversité se retrouve maintenant bien au-delà de l’île, dans plusieurs villes et régions du Québec.

Voilà le Québec réel avec lequel tout projet politique devra composer.

Pour ma part, je ne souhaite pas quitter le Canada. Je crois qu’un Québec fort peut protéger sa langue, défendre ses compétences, préserver sa culture et faire entendre sa voix tout en demeurant dans la fédération canadienne. Mais même cette divergence constitutionnelle m’apparaît secondaire devant une responsabilité plus fondamentale : ne pas transformer notre débat national en machine à diviser les Québécois entre eux.

Nous pouvons discuter des seuils. Nous pouvons exiger une meilleure intégration. Nous pouvons vouloir protéger davantage le français. Nous pouvons même débattre encore une fois de l’indépendance.

Mais cessons de chercher dans l’immigrant un raccourci pour expliquer tout ce que nos gouvernements n’ont pas réussi à régler.

Le Québec n’a pas besoin d’un « nous » plus petit pour devenir plus fort. Il a besoin d’un « nous » suffisamment solide pour inclure ceux qui ont choisi de partager son avenir.

Avant de demander aux Québécois s’ils veulent se séparer du Canada, il existe donc peut-être une question encore plus importante :

Sommes-nous capables de construire un Québec dans lequel personne n’a besoin de demander s’il fait partie du « nous »?

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