LE QUÉBEC N’A PAS BESOIN DE PLUS OU DE MOINS D’IMMIGRATION. IL A BESOIN D’UNE POLITIQUE D’IMMIGRATION.
Entre ceux qui refusent de reconnaître les limites de notre capacité d’accueil et ceux qui font de l’immigrant le responsable de tous nos problèmes, le Québec mérite mieux : une politique fondée sur sa démographie, ses besoins économiques, le français et le vivre ensemble.
Le débat québécois sur l’immigration est devenu étrangement binaire. D’un côté, certains donnent parfois l’impression que toute réduction des seuils serait nécessairement un recul. De l’autre, on entend désormais l’immigration invoquée pour expliquer le logement, les écoles, les urgences, le français, les finances publiques et presque toutes les difficultés du Québec. Entre ces deux positions existe pourtant l’endroit où devrait normalement se tenir un gouvernement responsable : celui de la planification. L’immigration n’est ni une religion à laquelle il faudrait adhérer, ni une menace qu’il faudrait combattre. C’est une politique publique qui doit être gérée.
Ma position est claire. Le Québec doit pouvoir contrôler ses seuils, sélectionner ses immigrants selon ses besoins, exiger une véritable intégration en français et ralentir lorsque sa capacité d’accueil ne suit plus. Mais il doit également avoir l’honnêteté de reconnaître que l’immigration répond à des réalités démographiques et économiques bien réelles. Surtout, nous devons cesser de confondre deux débats complètement différents : déterminer combien de personnes nous pouvons accueillir et décider comment nous considérons celles qui vivent déjà parmi nous. On peut vouloir moins d’immigration sans vouloir moins d’immigrants dans notre société.
UNE DÉMOGRAPHIE QU’ON NE PEUT PAS IGNORER
Le premier fait dont toute politique sérieuse doit tenir compte est démographique. En 2025, environ 78 200 enfants sont nés au Québec et, pour une deuxième année consécutive, les décès ont été plus nombreux que les naissances. L’indice de fécondité s’est établi à seulement 1,36 enfant par femme, l’un des niveaux les plus faibles de notre histoire récente. La population québécoise a même légèrement diminué en 2025, pour s’établir à environ 9,03 millions de personnes au début de 2026.
L’immigration ne remplacera jamais une véritable politique familiale. Le Québec doit également rendre plus accessible le logement aux jeunes familles, améliorer les services de garde, soutenir ceux qui souhaitent avoir des enfants et réfléchir sérieusement au coût de la vie qui retarde de nombreux projets familiaux. Mais il serait tout aussi irresponsable de regarder une population vieillissante, une fécondité aussi basse et un solde naturel devenu négatif tout en prétendant que l’immigration n’a aucune fonction démographique. Une société ne peut pas débattre de son avenir en refusant de regarder sa pyramide des âges.
L’IMMIGRATION ET LE TRAVAIL : SORTONS AUSSI DES CARICATURES
Le Québec n’est plus dans la situation exceptionnelle de pénurie généralisée de main-d’œuvre observée après la pandémie. Il faut le reconnaître. Au premier trimestre de 2026, il restait néanmoins environ 109 100 postes vacants, contre plus de 224 000 au premier trimestre de 2022. Parmi eux, environ 26 000 se trouvaient dans les soins de santé et l’assistance sociale, 13 100 dans la fabrication, 10 100 dans le commerce de détail et 9 000 dans les services professionnels, scientifiques et techniques.
La nuance est importante. Dire qu’il existe encore des besoins de main-d’œuvre ne signifie pas que chaque entreprise devrait pouvoir importer des travailleurs plutôt que d’améliorer les salaires, la productivité ou les conditions de travail. L’immigration ne doit jamais devenir un substitut à l’investissement, à la formation ou à l’automatisation. Mais l’inverse est tout aussi faux : prétendre que notre économie pourrait facilement se passer des travailleurs immigrants ne correspond plus à la réalité.
En 2025, près de 906 000 personnes immigrantes admises occupaient un emploi au Québec, auxquelles s’ajoutaient environ 252 000 résidents non permanents en emploi. En dix ans, le nombre de personnes immigrantes admises en emploi a progressé de quelque 336 000. Ces personnes ne représentent donc pas une abstraction dans un graphique gouvernemental. Elles travaillent déjà dans l’économie québécoise, produisent, consomment, paient des impôts et participent au financement des mêmes services publics que tous les autres citoyens.
C’est également ce qu’on observe ailleurs dans les pays développés. Plusieurs États ont commencé à resserrer certains flux migratoires après les fortes augmentations de l’après-pandémie, mais le vieillissement de leurs populations les oblige aussi à mieux intégrer et cibler les immigrants dont leurs économies ont besoin. Dans les pays de l’OCDE, les immigrants représentent d’ailleurs une part importante des professionnels de la santé, notamment des médecins et des infirmières. La tendance internationale n’est donc pas simplement d’ouvrir ou de fermer les frontières. Elle consiste de plus en plus à sélectionner, intégrer et planifier.
LE RESSERREMENT A DÉJÀ COMMENCÉ
Il faut également corriger une impression entretenue dans le débat politique : le Québec n’est plus dans une logique d’augmentation continue sans ajustement. Le nombre de résidents non permanents est passé d’environ 565 450 au début de 2025 à 514 050 au début de 2026, une diminution de plus de 51 000 personnes en une seule année. Le plan québécois pour 2026 prévoit autour de 45 000 admissions permanentes, vise plus de 77 % de connaissance du français parmi les personnes admises et maintient une forte proportion d’immigration économique.
Cela ne veut pas dire que les seuils actuels sont parfaits. Ils doivent continuer d’être discutés. Certaines régions peuvent accueillir davantage alors que d’autres subissent une pression beaucoup plus forte. Certaines catégories répondent à des besoins importants alors que d’autres doivent peut-être être revues. C’est précisément ce qu’une politique d’immigration devrait être : un instrument adaptable, et non un chiffre transformé en symbole idéologique.
LE BOUC ÉMISSAIRE EST TOUJOURS PLUS SIMPLE QUE LE BILAN
Ce qui m’inquiète davantage est la facilité avec laquelle l’immigration devient aujourd’hui l’explication universelle de problèmes qui ont une histoire beaucoup plus longue. Oui, une forte croissance démographique peut accentuer une pénurie de logements. Oui, davantage d’élèves exigent davantage de classes. Oui, une population qui augmente crée une demande supplémentaire en santé et en infrastructures. Refuser ces réalités serait absurde.
Mais dire qu’un phénomène accentue un problème n’est pas dire qu’il l’a créé.
Nos écoles n’ont pas commencé à se détériorer avec les immigrants arrivés au cours des dernières années. Nos urgences n’ont pas commencé à déborder en 2024. Notre retard dans la construction résidentielle ne date pas du dernier plan d’immigration. Pendant des décennies, des gouvernements de différentes couleurs ont reporté des rénovations, sous-estimé certains besoins et trop souvent administré les crises plutôt que préparer la croissance future.
Imaginez une ville qui construit insuffisamment pendant quinze ans, puis connaît une forte augmentation de sa population. Il sera parfaitement raisonnable de ralentir temporairement cette croissance. Mais raconter ensuite que la personne arrivée l’année dernière est responsable des quinze années précédentes serait intellectuellement malhonnête.
Une société responsable doit être capable de réduire la pression lorsqu’elle devient excessive tout en assumant qu’elle n’a pas suffisamment développé sa capacité d’accueil.
INTÉGRER EN FRANÇAIS SANS EXIGER L’EFFACEMENT
Le Québec possède également une réalité que l’on ne peut comparer mécaniquement à celle de toutes les autres sociétés nord-américaines : nous sommes une société majoritairement francophone entourée d’un continent largement anglophone. Défendre le français n’a rien de honteux. Le français doit demeurer la langue commune de la vie publique, du travail et de l’intégration. Les personnes qui choisissent de s’établir durablement au Québec doivent comprendre cette réalité, et l’État doit leur donner les moyens concrets d’apprendre et d’utiliser cette langue.
Mais intégrer n’est pas assimiler.
Une personne peut parler français, respecter nos lois, travailler, participer à sa communauté et aimer profondément le Québec sans cesser d’être également fière de ses racines camerounaises, haïtiennes, marocaines, vietnamiennes, libanaises ou latino-américaines. Une identité nationale suffisamment forte n’a pas besoin d’effacer les autres identités pour survivre. Elle crée un espace commun dans lequel différentes histoires peuvent se rencontrer.
C’est aussi cela, le vivre ensemble : non pas prétendre que nos différences n’existent pas, mais décider qu’elles ne nous empêchent pas d’appartenir à la même société.
LA VRAIE POLITIQUE D’IMMIGRATION COMMENCE ICI
Le débat utile devrait donc être beaucoup plus exigeant que la simple question du nombre. Quels travailleurs voulons-nous attirer? Dans quelles régions? Pour quels secteurs? Comment accélérer la reconnaissance des diplômes étrangers? Comment éviter qu’un professionnel qualifié perde des années dans un processus bureaucratique avant de pouvoir exercer? Comment mieux relier immigration, construction de logements, francisation, transport, santé et développement régional?
Voilà les questions d’un État qui planifie.
Je ne souhaite ni un Québec naïf qui prétendrait pouvoir accueillir indéfiniment sans tenir compte de ses infrastructures, ni un Québec inquiet qui finirait par regarder chaque immigrant comme une menace. Je souhaite un Québec suffisamment responsable pour dire non lorsque sa capacité est dépassée, suffisamment intelligent pour accueillir lorsque ses besoins le justifient et suffisamment confiant pour considérer ceux qui s’installent ici comme de futurs participants à notre société plutôt que comme des suspects permanents.
L’immigration ne réglera pas à elle seule le vieillissement, la pénurie de travailleurs, la dénatalité ou nos finances publiques. Elle ne construira pas nos logements et ne rénovera pas nos écoles à notre place. Mais diminuer l’immigration ne réparera pas davantage trente années de mauvaises décisions.
C’est précisément pour cette raison que le Québec doit sortir des slogans.
Contrôler les seuils sans rejeter les personnes. Protéger le français sans fermer le Québec. Répondre aux besoins économiques sans utiliser l’immigration comme main-d’œuvre bon marché. Favoriser l’intégration sans exiger l’effacement. Et surtout, demander aux gouvernements de planifier au lieu de chercher continuellement quelqu’un à blâmer.
Voilà, selon moi, ce que devrait être une véritable politique d’immigration.
Car le débat n’est finalement pas de choisir entre l’immigration et l’identité québécoise. Il est de déterminer si nous sommes suffisamment matures pour protéger l’une tout en organisant intelligemment l’autre.
La vraie question n’est donc pas : avons-nous trop ou pas assez d’immigrants? Elle est beaucoup plus importante : quel Québec voulons-nous devenir, et sommes-nous enfin prêts à planifier sérieusement les moyens d’y arriver?
Sources et données
Institut de la statistique du Québec — données démographiques du Québec, naissances, décès, évolution de la population et résidents non permanents, 2025-2026.
Institut de la statistique du Québec — données sur les postes vacants au Québec au premier trimestre de 2026.
Institut de la statistique du Québec — Bilan du marché du travail au Québec en 2025, notamment les données concernant l’emploi des personnes immigrantes et des résidents non permanents.
Gouvernement du Québec — Planification pluriannuelle de l’immigration et Plan d’immigration du Québec 2026, concernant les admissions permanentes, l’immigration économique et la connaissance du français.
Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) — International Migration Outlook 2025, concernant le vieillissement démographique, les besoins de main-d’œuvre, les politiques migratoires et l’intégration des immigrants dans les pays développés.